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"Quand tu arrives au sommet, continue de monter..." Proverbe tibétain
(caravane en route pour Damas)
"On était à cinq jours d'El Garra où étaient ses troupeaux. Pourquoi est-ce que je ne restais pas chez lui longtemps, très longtemps, pour toujours ? Et pendant un instant, tandis que je luttais contre le vent colossal et incessant qui geignait et crépitait dans les petites pierres du cairn, je me suis dit pourquoi pas ? Vivre à jamais dans une tente de feutre noir, manger du pain sans levain et au beurre de brebis, avoir sans cesse le souffle brutal du vent dans les narines, se déplacer vers le sud en hiver, et vers le nord en été pour la pâture des chameaux et des moutons, prendre pour femme une bédouine à la voix perçante, mourir d'un coup de fusil pendant une attaque et être enterré sous quelques pierres à côté des cendres de son feu et du tas de fumier de son dernier campement. Le monde me réserve-t-il quelque chose qui puisse me consoler de n'avoir pas vécu cette vie-là ?" John Dos Passos (Orient-Express)
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30/05/08 - En route pour Lifou par le Betico
Il a bien roulé, tangué, le Betico... presque autant que Le Ville de Djibouti le jour où j’ai vu la table de 3m de long en bois massif, qu’on avait oublié d’amarrer, traverser la salle à manger, et où, la nuit, mon frère Michel et moi devions nous sangler à nos couchettes pour pouvoir dormir... sans dormir.
Mais cette fois, pas trop de malades (pas non plus beaucoup de “métros”, les gens des îles auraient-ils le pied marin ?). Mon voisin, un vieil homme qui va jusqu’à Maré et trouve le temps bien long, me demande régulièrement “Ça va madame ?” Et ça va, oui... Je suis plongée dans les vagues de Conrad (Au bout du rouleau) qui en a vu d’autres, métaphoriques et réelles. Juste la sciatique qui râle un peu, mais difficile de lui faire arpenter le pont histoire de désennuyer la jambe. Alors, en attendant, un petit poème qui ira rejoindre la série des Îles entamée (et loin d’être achevée : un poème à chaque traversée sur le Betico !). Pour aujourd’hui, ce sera celui-ci
Îles roulées
poussées, portées,
Elles ont navigué
et se sont fixées
Cap sur un bout d’étoile
au fond du ciel.
12 heures 30 - Mon élève Lynda est là, à l’arrivée, avec deux jeunes cousins venus pour un mariage dans la famille et qui repartent sur Nouméa par le même Betico.
Surprise, il fait presque beau, on avait annoncé du mauvais temps. Nous aurons l’occasion d’en parler abondamment avec Charles, le papa de Lynda, qui est météorologue et en charge de la station de Lifou (un seul poste et à la retraite l’an prochain, ce sera un poste de moins : tout est maintenant informatisé et il s’ennuie). Il a fait ses études à Dijon, a passé 13 ans à la station météo de Koumac, puis est revenu chez lui à Xodre (prononcer Rodré) tout au bout du bout de Lifou (sud) “vivre entre ses parents le reste de son âge”. Un sage qui pousse ses enfants à sortir de leur île, se “frotter au monde”...
L’aîné est ingénieur travaux publics à Rochefort, la seconde, Sophie, fait ses études de biologie marine à La Rochelle, Stéphane, le 3è, 28 ans, est géomètre à Nouméa (vient d’achever ses études) et Lynda, la petite dernière (1), est en 1 ère S (elle veut devenir pilote). Une bûcheuse. “C’est pas difficile” dit-il “je dis à mes enfants : vous n’avez qu’à choisir, si vous avez des diplômes on vous court après, si vous n’en avez pas c’est vous qui courez après le boulot”. Et avec Internet, pas de problème pour communiquer avec les enfants en France. Quelqu’un de bien Charles. Un bon vivant au regard tranquille, qui aime la nature, les bêtes et Xodre... Pas m’as-tu-vu, pas exubérant, mais qui parle avec plaisir de son pays, des coutumes, des légendes... “Souvent papa nous raconte des légendes ou des histoires de l’ancien temps” me dira Lynda plus tard. Il aime transmettre, il veut transmettre (et comme il a raison !) cette “coutume” (2) qui est menacée, le respect des anciens et du pays. Éséta sa femme, nous attend à la maison. Douce, attentive, souriante. Elle parle peu (et souvent il me semblera qu’elle laisse à son mari le soin de transmettre les informations, non par soumission -je n’en observe pas par ailleurs- plutôt par respect du partage des rôles) mais à bon escient. Discrète et réservée. J’aurai le plaisir de la voir peu à peu au long du séjour s’apprivoiser et parler avec de plus en plus de confiance.
Je “fais la coutume” (un manou (3) , du café, un peu d’argent), ils ne l’attendaient pas mais sont tout émus. Et me voilà installée.

(Charles)
(Lynda)
(Lynda et sa maman)
(Lynda et sa maman)
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Xodre, ce sont les falaises, un terrain donnant sur la mer au bout de l’île.
Une petite barrière de bois (4) et on entre sur l’immense terrain -une sorte de lande à l’approche de la falaise- quelques cases et des maisons en dur (chacune des maisons -où l’on vit- est doublée de la case pour les réceptions, les “coutumes” etc.) qui appartiennent toutes à la famille
(la lande près des falaises)
(la lande près des falaises)
(les maisons en dur)
(la case)
(on est juste sous les falaises)
et celle-ci fait partie du “clan” (5) du Grand chef mais c’est une histoire compliquée : au temps de la polygamie, une arrière grand-mère était femme du Grand chef. Arrivée la religion, elle s’est “retirée” pour céder la place à une autre, si bien qu’aujourd’hui il y a une sorte de tabou : si Charles ou sa famille veulent voir le Grand chef, ils ne peuvent y aller que de nuit (ne pas être vu) ; quant à celui-ci, par respect il ne se permet pas de venir ici. C’est Lynda qui me raconte tout cela plus tard, à l’heure de la sieste dans la case. Elle a sa chambre dans la maison mais elle préfère dormir dans la case où il fait plus chaud : un bon feu au centre, mais un feu qui sommeille, une bûche de bois de fer qui durera toute la nuit, encore bien rougeoyante au matin... je n’aurais pas imaginé dormir sur un matelas à 15 centimètres d’un feu, certes le bois de fer ne postillonne pas mais tout de même !
Elle préfère aussi m’avoir près d’elle, toute fière et... bavarde. Surprise, dans la case, sur les nattes faites par Éséta, il y a un bon matelas, plusieurs matelas même car la case, comme toujours, est immense.
Après le déjeuner puis la sieste, nous partons sur le plateau voir les chevaux, les vaches, les cochons que Charles y entretient et qu’il va soigner tous les jours. C’est rare dans l’île, dit-il. Autrefois il n’y avait que les chevaux comme moyen de transport et les ânes pour les charges, ceux-ci ont totalement disparu. C’est là-haut, sur le plateau, que Charles et Éséta veulent se retirer lorsque les enfants viendront s’installer (ici pas besoin de passer chez le notaire : on n’est que le gardien de la terre du Grand chef mais quand les enfants en ont besoin on la partage... “C’est déjà fait” me dit Charles, “j’ai fait les lots”). Eux, ils ont vécu enfants sur le plateau (comme toute la population de l’île : autrefois on ne vivait pas au bord de la mer -trop dangereux et impossible d’y cultiver-) et ils m’emmènent tout émus et joyeux dans ce qu’ils appellent “le coin” en se regardant avec un air de complicité tendre, un petit paradis qu’ils défrichent depuis près de vingt ans et où ils plantent des arbres fruitiers (avocatiers, papayers, orangers, mandariniers, pêchers, manguiers, goyaviers, et j’en oublie...) ainsi que des plantes ornementales (Éséta a la passion des plantes et des fleurs. Ici, à Xodre -elle ne travaille pas- soigner son jardin est son occupation principale). Une petite cabane en tôle où ils rangent quelques affaires et outils pour les week-ends qu’ils passent tous ici depuis toutes ces années à défricher, planter et... rêver. “Parfois je viens même la nuit” me dit Charles, “quand je rentre de Nouméa et que je n’ai pas vu le coin depuis longtemps, je passe le voir avant de rentrer à Xodre... C’est au bout d’un sentier une clairière qu’ils regardent en amoureux. “Et là pas d’intrus” dit Charles.
Nous parlons beaucoup de pharmacopée (Charles a consigné soigneusement sur un cahier pour ses enfants et petits-enfants tout ce qu’il a appris de son grand-père sur les remèdes par les plantes). Je découvre le fruit du noni que je ne connaissais qu’en gélules en pharmacie), il m’en cite beaucoup d’autres, hélas je ne parviens pas à retenir le nom de toutes ces plantes qui guérissent des maux petits et parfois grands (il y a eu récemment une conférence sur la pharmacopée kanak à Tjibaou, mais je n’ai pu y aller).
Sur le chemin du retour on embarque dans la benne de la Nissan un veau dont Charles ignore d’où il sort : pour observation il l’a attaché à un arbre depuis deux ou trois jours espérant que la mère viendrait le nourrir mais aujourd’hui le veau est trop efflanqué, on va le nourrir au biberon.
Soirée tranquille, Lynda épuisée (elle était “de noce” cette semaine) s’effondre à huit heures, moi à neuf (l’air de la mer ?) pour... onze heures de sommeil non stop ! Au réveil la pluie. Dommage... mais tout est si beau de toute façon ! En principe, nous sommes en fin de Nina me dit Charles. Tant mieux. En Europe, je ne sais pas si c’est un coup de la Nina mais les pluies sont catastrophiques, nous apprend la télé. Charles part à l’aéroport (la station météo s’y trouve... c’est à 60 kilomètres), Lynda va se promener avec Béatrice, une cousine un peu plus jeune,
(Lynda et sa cousine)
Éséta se repose et moi je me lance dans une petite aquarelle-souvenir à offrir à la famille.
Déjeuner (poulet coco et ignames -au passage Éséta m’apprend ses recettes-) puis une bonne sieste... jusqu’à 4 heures, et nous voilà partis pour la tournée des mariages et deuils (6) afin d’aller “faire la coutume” et on m’embarque dans la Nissan familiale (non, pas tout à fait comme le veau) suivie par la Clio de deux cousines et leurs deux enfants. Arrêt tout d’abord à l’épicerie (tenue par la sœur aînée de Charles) car il faut faire provision des kilos de riz à apporter. Là je rencontre le pasteur de Xodre dont j’ai appris le matin par Lynda qu’il est le papa de Laurence, une élève de l’an dernier (terminale L). Elle est là en ce moment, me dit-il, passez donc à la maison demain matin... Mais deux minutes plus tard je vois arriver Laurence : elle est en licence de lettres modernes à Nouméa -une bonne petite élève, sérieuse elle aussi- et elle me donne des nouvelles des Anciens. A demain Laurence... nous repartons. Éséta, fatiguée, est restée à la maison.
Premier arrêt à la sortie de Xodre sur la route qui mène au “plateau” : tout se passe, comme souvent ici, à la “maison commune” qui offre l’espace nécessaire (un faré pour l’accueil, un faré pour la réception, un faré pour les cuisines). On sort un manou et des kilos de riz qui sont déposés à l’entrée sur une des nattes. Tandis que nous allons nous asseoir à sa gauche sur les nattes (prière d’enlever les chaussures, je vais dénouer mes lacets tant de fois cet après-midi que je comprendrai pourquoi ici on ne porte que des tongs !), Charles va remettre le manou et les billets (je n’ai pas vu combien) à un des hommes du clan (7) présents (les femmes à notre gauche n’interviendront pas).
Tout se déroule en plusieurs temps :
1 - la coutume d’arrivée (manou et argent)
2 - remerciements : long speech d’un des hommes du clan, je n’ai pu saisir car tout est dit bien sûr en langue drehu, mais en substance, me dira Charles plus tard, il rappelle les liens qui unissent ceux qui viennent et la famille (information pour le futur marié qui prend des notes, et resserrement des liens du clan)
3 - coutume de participation (les kilos de riz) : Charles se lève et va les désigner.
4 - remerciements : un autre homme du clan se lève et vient offrir manou et argent qui circulent ainsi de l’un à l’autre. Le manou et/ou le(s) billets remis peuvent être conservés par celui qui les reçoit (c’est ce que fait Charles cette fois-ci), mais ils peuvent également être donnés, comme me l’expliquera Charles plus tard, à condition que ce soit à une personne étrangère au clan (il faut avoir l’oeil, me dit-il, et repérer dans l’assemblée qui appartient au clan ou non !). C’est ainsi qu’au deuxième mariage, je me retrouve réceptrice d’un billet de 1000. Pas question de refuser. Pas de vrai merci formulé non plus : on pose la main sur le cadeau en signe d’acceptation (je ferai la bêtise la veille de mon départ, lorsque Charles et Éséta m’offriront quelque chose, de protester d’abord à la mode européenne “mais non, mais non c’est trop”, puis de me confondre en remerciements. Ici le cadeau “coutumier” est un geste normé.)
Et nous repartons après quelques brefs échanges (10 minutes au total. “C’était plus long autrefois, on faisait beaucoup plus de discours” me dira Charles). Dans la cour une voiture dont les occupants attendent leur tour comme nous avons nous-mêmes attendu le départ de ceux qui nous précédaient.
Un peu plus loin sur la même route, deuxième arrêt pour un deuil cette fois (dans le même clan. L’enterrement est déjà fait : on l’a hâté pour libérer le clan pour le mariage). Lynda et sa cousine Béatrice préfèrent ne pas entrer mais on me presse de venir “voir”. Intimidée je me place bêtement du côté des hommes, ce que je découvre une minute trop tard, mais ce n’est pas grave me dira Charles plus tard quand je m’en excuse, sur la Grande Terre oui cela a une importance mais pas ici.
Cette fois la “coutume” se fait dans la case endeuillée autour des cendres (...) du foyer. Charles tend son manou et quatre billets de 1000, en même temps que le discours “de remerciements” il recevra un manou et un billet de 1000 qu’il ira offrir à une troisième femme arrivée en cours de route et étrangère au clan. Cette fois le discours -toujours en langue drehu- porte sur un rappel des bons souvenirs communs. Il est parti mais nous sommes là et la vie continue, souvenons-nous de tout ce que nous avons fait ensemble (traduction : Charles).
Nous reprenons la route toujours en direction du plateau pour le second mariage dans le clan d’origine d’Éséta à une dizaine de kilomètres. En chemin nous voilà derrière le cortège de l’oncle utérin de la mariée. C’est lui qui décide de sa date d’arrivée, mais c’est un événement, L’Evénement du mariage (ici on dit que lorsque l’oncle utérin arrive, le mariage est fait, me dit Charles) : une dizaine de voitures (et une dizaine de jeunes dans la benne à grands renforts de chants et de coups de klaxon). “Aïe” dit Charles “il faut arriver avant eux sinon on est encore là demain matin, la coutume de l’oncle est très longue... Heureusement il s’arrête un peu partout dans les maisons du coin pour récupérer sa troupe.” Et vite de les doubler ! Mais ce devait être le dernier arrêt car à l’arrivée, la troupe de Bacchus (un certain nombre de faunes déjà bien éméchés) est juste derrière nous... Nous courons presque jusqu’à la case d’accueil -cette fois je vise bien le camp des femmes- pendant que l’Oncle débarque sa “coutume” (trois bennes pleines de riz, conserves et montagnes d’ignames) et que sa troupe se met en place pour les danses.
Nous terminons par l’arrêt le plus long : ici c’est de la famille et on nous invite à dîner à quatre (Charles, ses deux cousines et moi -Lynda et ses cousins sont restés pour les danses du Tonton utérin-) tout au bout de l’immense table déjà apprêtée pour le banquet (le mariage est pour mardi et nous sommes samedi mais on va banqueter jusque là) et dans la salle superbement décorée (banderoles, bouts de tissu, paniers), servis par la famille du marié. Le repas est plantureux : potage, viandes variées, ignames, taros, riz... A notre droite les cuisines où fument les marmites (une cuisine pour les femmes -qui s’occupent des légumes-, une autre pour les hommes -qui s’occupent des viandes- me dira Lynda plus tard).
Tout à coup une petite voix “Ça alors !”: c’est Alice, une autre de mes élèves de terminale L 2007, éberluée de me voir ici (“tu aurais dû lui dire : mais je viens faire la coutume comme tout le monde !” me dira Charles plus tard). Pas le temps de parler beaucoup, elle est de la famille du marié et doit filer accueillir le tonton et ses sbires. Mais je sais qu’elle part bientôt en France pour sa licence d’espagnol.
Notre dîner achevé la “coutume” n’est pas terminée, elle est même à peine commencée, nous n’en sommes qu’aux danses d’accueil de la famille du marié pour la troupe de l’Oncle. Nous les contemplons un moment. Dans la famille du marié c’est aussi l’Oncle utérin qui organise le mariage et joue le maître des cérémonies : il finit l’accueil en faisant placer en un grand cercle les joyeux arrivants qu’il compte à plusieurs reprises (-ils doivent être au moins 50, m’explique une cousine, c’est une coutume récente, dira Charles un peu méprisant-) auxquels la famille du marié tournant dans un cercle intérieur va offrir embrassades et un petit cadeau coutumier. Nous nous éclipsons tandis que tout le monde rejoint les nattes d’accueil où le tonton va offrir sa “coutume” suivie de danses... La voie est préparée, la mariée pourra arriver lundi (la veille du mariage au soir).
Nous reprenons la route à 19 heures trente après trois heures de “coutumes” enchaînées, le genre était difficile, je reviens épuisée. Je découvre que c’était pour mieux se consacrer à moi et, de façon touchante, toute la famille est impatiente qu’il fasse enfin beau demain afin de me faire découvrir les promenades d’ici.
Celle qui longe les falaises nous prend toute la matinée du lendemain dimanche (oui, il fait beau...).
Chaque rocher a son histoire ou sa légende, beaucoup évoquant l’initiation : le rocher dont on doit faire le tour sans cesser de siffler -le souffle vous fait un homme- celui de 20 mètres au-dessus duquel on doit lancer une pierre tout en restant assis en tailleur, ou celui d’où l’on doit se jeter en “volant” avec des ailes de bananier bien mises en place et collées sur le dos (l’eau n’est pas trop loin mais tout l’art est l’amerrissage et les vieux sont là pour juger de la qualité de celui-ci)...
Le sentier fait partie des terres, Charles et Éséta l’entretiennent (on pourrait continuer à faire le tour de l’île sur les rochers) et tout au bout Charles a installé une vingtaine de cochons sauvages : au passage des cocoteraies il fend pour eux des noix de coco (ce qu’ils arrivent parfois à faire eux-mêmes, me dit-il, mais il est prévenant. Il a également fait courir un tuyau -deux à trois kilomètres- pour alimenter pour eux le creux d’un rocher en eau potable). De cochon je n’en verrai qu’un seul, le plus jeune, les autres se cachent. On me fait goûter à la chair de la noix de coco germée (une consistance plus “aérée”, un goût de coco moins prononcé mais c’est bon).
Au retour il est midi, juste le temps d’une douche et de se faire beaux, je suis invitée au snack fruits de mer au bout du terrain : le snack appartient à Charles et Éséta, un cousin pêche et un autre cousin cuisine (je suis un peu perdue dans les cousins, il n’y a que cela ici) et il nous a cuisiné... des langoustes ! Servies grillées entourées de riz, d’igname violet et de bananes frites ! A la sortie un petit tour au “trou des chevaux” (rocher d’où l’on jetait les chevaux morts aussitôt emportés par le creux de l’eau)

(le trou des chevaux)
et j’avoue qu’à l’heure de la sieste je suis partie pour une petite promenade au lieu de m’allonger, afin de faire passer tout cela. La fin de l’après-midi est consacrée à aller chercher les affaires de Lynda chez sa grand-mère là-haut sur le plateau, un petit tour au “trou du vent” (un pont de la falaise où s’engouffre l’eau... et le vent)
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puis à la plage de Luengoni pour le crépuscule.
Au retour un petit arrêt chez le Pasteur à l’humour truculent. Tandis que nous bavardons entre femmes (sa femme Julienne, Éséta, Laurence et moi) sur la terrasse entourée de nuit et de stridences insectes, j’entends de joyeux éclats de rire -on sent que lui et Charles sont de grands amis- et comme ailleurs quelques bons ragots sur les voisins (ceux qui font “tout à l’envers”, ceux qui "feignantent", etc...) “A la prochaine fois, maintenant vous êtes adoptée, n’oubliez pas” me dit le Pasteur.
Un petit soir avec une soupe de poisson : j’ai appris à Éséta que nous, nous récupérons les carcasses pour le potage, le cuisinier a confirmé et Éséta improvise fort bien un potage succulent à la langouste et... au lait de coco ! J’offre mes petits cadeaux de départ (un chemisier pour Lynda, un châle pour sa maman) et aussitôt je vois rappliquer une case en bois sculptée et de superbes coquillages... Impossible d’offrir sans recevoir.
Demain lever matinal à six heures (Charles doit être à huit heures à l’aéroport pour son travail et Lynda pour son avion à 10 heures 30 -mon Betico est à 13 heures trente, on m’accompagnera à la pause de midi-) : ils ont un logement de fonction sur place où nous flânons un moment jusqu’à ce que Lynda apprenne par un cousin... qu’il n’y a pas de Betico (ça arrive souvent... ceux qui dirigent l’affaire n’ont pas toujours envie de démarrer !). Petit sprint jusqu’à l’aéroport où j’achète vite un billet pour 15H 20 et je suis sur la liste d’attente pour 10 H30 : finalement je partirai en même temps que Lynda (la totalité des places n’est jamais louée et on attribue les dernières en fonction du poids des bagages enregistrés... ça donne de la marge). Tant mieux car ainsi sa cousine (!) à l’arrivée m’accompagne jusqu’au Betico... où se trouve ma voiture !
Je reviens étourdie de souvenirs riches et d’échanges affectueux... tout simples !
Et pas facile de quitter ceux qu’on vient juste de découvrir... Mais c’est la loi du Voyage...
Notes -
(1) Pour les quatre enfants biologiques. Car il y a aussi deux enfants “adoptés” comme c’est le cas dans presque toutes les familles kanak. On “donne” un enfant pour toutes sortes de raisons : parce qu’une sœur ou un frère ne peut avoir d’enfant, parce qu’un enfant reste orphelin de mère, parce qu’on est oncle utérin, etc... Je n’ai pas encore pu recenser toutes les raisons. Charles me dira que dans sa famille il n’est pas possible de donner un enfant : comme il appartient au clan du grand chef le don est interdit par celui-ci (normal si l’on songe que la fonction de grand chef est héréditaire). Néanmoins il y a le don symbolique, c’est ainsi que Lynda porte le nom de sa maman, Katrawi, parce que “tu as été donnée à ta grand-mère pour remplacer ta mère” lui rappellera Charles à un moment (la femme, en se mariant, change de clan)
(2) cf. en annexe
(3) morceau de tissu
(4) la dernière fois que j’étais venue à Lifou, intimidée je m’étais arrêtée à cette barrière. Mais je verrai pendant mon séjour des touristes plus hardis que moi la franchir allègrement sans se poser de questions.“Oui, c’est chez moi me dit Charles (le terrain de toute l’île appartient au Grand chef, je ne suis que le gardien de ce terrain) mais moi je laisse passer sans rien dire.”
(5) On distingue la “tribu” qui est seulement une entité géographique qui correspondrait en gros à un quartier en ville et à un village à la campagne. Dans une même tribu il n’y a pas forcément de liens familiaux, on est voisin mais il y a un système d’entr’aide et une gestion administrative de la tribu (une réunion tous les 1 ers dimanches du mois chez le Petit Chef (élu par la tribu, il a une fonction d’intermédiaire entre les familles et les institutions -police, justice, etc.- ). Dans ce “village” il y a donc différentes familles (liens du sang) qui appartiennent à divers clans (soit par descendance verticale -transmission par les garçons, et le chef de clan est toujours l’aîné- soit par mouvement horizontal : la femme change de clan en se mariant. C’est ainsi qu’elle représente dans la société kanak à la fois le mouvement, l’ouverture et le lien, le contact.
(6) par gentillesse on a réservé ce marathon pour aujourd’hui afin de pouvoir se consacrer à moi demain.
(7) Ce n’est pas la famille du marié -le mariage se déroule non chez la mariée mais chez le marié- mais des représentants du clan qui reçoivent la coutume. Et ils sont présents toute la journée autant que dure la “coutume” -cela peut aller de quinze jours à un mois (jusqu’à la veille au soir)-. Le futur marié est présent, il note les noms des visiteurs dans un cahier. J’espère pour eux qu’ils se relaient.
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ANNEXE - “FAIRE LA COUTUME”
Kanak - étymologie
(source : abmavignon.free.fr/bobinoscope/antoine/antoine.html)
Le terme viendrait à l'origine du mot hawaiien « kanaka » signifiant « homme ». Il se généralisa par la suite, à l'initiative des navigateurs et marchands européens, sous la graphie « canaque » à l'ensemble du Pacifique, pour ddistinguer plus particulièrement les populations autochtones de ce qu'on appelle traditionnellement la Mélanésie, bien que certains récits du XIXe siècle l'utilisent également à propos des Marquisiens ou des Pascuans. Toujours est-il que le terme prit peu à peu un sens plus ou moins péjoratif pour ne désigner que les populations autochtones de Nouvelle-Calédonie. À partir des années 1960, les autochtones se le réapproprièrent en le « re-océanisant » sous la graphie « kanak ». Le terme est aujourd'hui empreint d'une forte charge identitaire et est devenu l'un des symboles des revendications culturelles et politiques des Néo-Calédoniens autochtones.
L'adjectif comme le nom "kanak" sont invariables.
“Faire la coutume”
La “coutume” au sens large est l'ensemble des règles non écrites qui régissent la vie des tribus. Il existe de nombreuses coutumes correspondant à chaque acte social et sans lesquelles celui ci ne peut se réaliser.
“Faire la coutume” représente le don coutumier qui est une façon de montrer son respect à l'autre. Traditionnellement on n'utilise pas les cafés, sucres ou autres produits d'origine européenne mais bien les « monnaies canaques » réalisées à partir de matériaux naturels (coquillages, poils de roussettes, os divers etc). De nos jours la coutume s'entend également en terme d'argent. Il n'est pas rare de voir des mariages où les montants de la coutume atteignent des millions de Francs Pacifique. Les présents sont déposés sur une pièce de fibre naturelle tissée ou plus souvent sur une pièce de tissu. Celui qui “fait la coutume” explique alors la raison du geste dans un discours religieusement écouté. Le récipiendaire de la coutume répond ensuite puis "roule" la coutume ce qui signifie qu'elle est acceptée et la demande qu'elle accompagnait entérinée.
La coutume est très codifiée quant à ses acteurs (qui la donne, qui la reçoit) pour les actes sociaux majeurs comme le mariage ou le deuil. Mais également pour d'autres actes, comme le fait de traverser les terrains appartenant à une "tribu" ; une fois la coutume acceptée par le chef de tribu (petit chef) alors les voyageurs peuvent sereinement emprunter les chemins appartenant à cette dernière.
Un exemple - (abmavignon.free.fr/bobinoscope/antoine/antoine.html)
“En Nouvelle Calédonie, la société kanak est fondée sur l'échange de la parole : la coutume et ses symboles expriment les liens qui unissent les hommes. La parole recèle une très grande valeur. Au delà des mots, elle exprime le sens du sacré de toute chose.
En France métropolitaine, il y a des familles, des groupes, des quartiers, des villes et villages qui fondent les relations entre individus.
En Nouvelle Calédonie, le "pays" kanak désigne un groupe social en rapport avec un clan fondateur, lié à la surface de terre d'origine qui donne son nom au groupe. Au delà, rattachée à un clan, il y a la Tribu qui est la référence de base de la société kanak avec un Chef à sa tête. Ce Chef, de tribu ou de clan, avec son Conseil, est la vraie autorité suprême dans les "pays" en Nouvelle Calédonie. Il est un personnage incontournable dans les relations avec les autorités françaises, voire les autres pays.
Dans tout ce contexte, "Faire la coutume" consiste à vivre et à respecter les rites dans les cérémonies qui ponctuent les évènements de la vie. Il n'est pas aisé au simple touriste de " vivre la coutume " kanak.
Avoir pu "faire la coutume" est, surtout pour un non kanak, un privilège et un honneur sans égal.
Voici mon récit :
Ce 13 Juillet 2001, je pars de Nouméa vers Yaté à 80 kilomètres, côte Est de la province Sud, pour être présenté, et accueilli pour la première fois dans la famille d'un proche du Chef de clan, le père de Valérie ma cousine kanak.
J'aurais d'abord dû être présenté au Chef de clan mais il vit à 400 kilomètres de là, à Puébo, sur la côte Est de la Province Nord. Comme cela n'est pas possible dans le présent, et qu'il est impératif que je “fasse la coutume" pour entrer dans ma nouvelle famille, c'est donc chez son fils que se fera cette coutume sans laquelle il m'aurait été impossible de "faire connaissance", - comme nous dirions en France métropolitaine -, c'est-à-dire d'entrer dans le monde kanak.
La société kanak est également basée sur la place prééminente de l'aîné masculin. Et, comme auparavant j'ai fait la connaissance de Bertrand, jeune homme au look " barthésien ", frère aîné de Valérie, c'est donc à lui que revient la tâche de me présenter à son père. Je ne peux pas être présenté sans lui ; il doit le faire.
En quoi consiste, ici, la coutume ? Que doit faire chacun ?
D'abord tout se passe sur le seuil de la maison. Les femmes restent un peu à l'écart.
Bertrand est, ici, l'orateur de celui qui est accueilli ; il demande donc l'hospitalité et met toute son ardeur à expliquer, et surtout convaincre son père de m'accueillir dans sa maison.
Puis le père, Edmond, à son tour, va prendre la parole en signe d'accueil dans sa maison. Dans une expression imagée et significative de la tradition kanak il nous parle de "fumée qui nous a montré sa maison", de "chemin de l'hospitalité", de "cette porte qui sera toujours ouverte quand je repasserai par là", de "tradition kanak".
Nous avions préparé et amené un don qui garantit la valeur des mots. C'est un ensemble constitué obligatoirement d'un morceau d'étoffe (le manou), de tabac, de denrée et d'un billet (de faible valeur). Jadis, la "monnaie kanak", faite de matériaux qui permettaient d'identifier le clan d'appartenance, jouait un rôle majeur dans le système d'échanges. Elle faisait partie du don, représentait l'ancêtre et véhiculait la parole.
Ensuite, Bertand demande à son père de bien vouloir accepter ce manou, ce tabac, ce paquet de sucre, ce paquet de riz et ce billet en signe de respect de ma part.
Je dis avec émotion combien je suis honoré d'être accueilli chez lui, dans ma nouvelle famille. Je le remercie, bien sûr.
Ça y est la "coutume est faite", j'ai “fait la coutume” kanak.”
Respect et pardon dans la culture kanak (Source AML )
“Nous avons du mal à comprendre vos mésententes. Chez nous toute l’éducation est fondée sur le respect et le pardon. Toute mésentente est suivie d’une demande de pardon. Par exemple dans une dispute avec ma mère il est inconcevable pour moi de ne pas lui demander pardon, même si je sais qu’elle a tort.” (Source : Sonia, secrétaire au Juvénat )
Plusieurs exemples au Juvénat dont un récent : un (bon) élève a, par jeu, retiré la chaise d’un de ses camarades à la cantine et l’autre est tombé : le premier est passé dans la soirée dans toutes les classes pour “demander pardon” (pas faire ses excuses, non, formuler une demande de pardon auprès de tous).
Un autre exemple : près de la tombe de Yeiwené Yeiwené à Maré, une plaque commérative est signée des deux familles, celle de Yeiwené Yeiwené et celle du meurtrier (Wéa - dont la nièce était en 1ère l’an dernier au Juvénat-) après la demande de pardon (et “coutume” publique).
Johanin Bangdor - sculpteur
(Exposition au centre culturel Tjibaou - Notes prises sur place et informations sur Internet : (http://bangdor.artspacifique-nc.com/index.htm)
Origine et itinéraire artistique de Johanin Bangdor
La famille Bangdor
Johanin Bangdor est originaire du nord de l'île d'Ambrym (1) . Il est le fils aîné d'une famille de sept enfants. Son père est un grand chef coutumier qui conserve encore le savoir traditionnel. Le patriarche et trois de ses fils vivent avec leurs familles dans le village de Bogor. Ils mènent une vie traditionnelle, loin de l'agitation et des maux de Port Vila. Johanin a choisi de vivre dans la capitale mais garde de solides attaches avec sa famille et la culture de son île natale.
Chacune de ses oeuvres est accompagnée d'une légende ou d'une histoire du nord d'Ambrym.
D’autres sculptures représentent les masques tamake ou les “grades” du Système de chefferie : les hommes de pouvoir gagnent leur grade par une compétition de type économique. Ces grades, représentés par des animaux symboliques, sont inscrits dans la pierre ou dans une sculpture de fougère.
Cérémonie Naluan
Cette cérémonie s'est tenue en 2002 dans le village de Bogor à Ambrym. Ce fut un grand événement car cette cérémonie n'avait pas été rejouée depuis 1945. Cette initiative revient au père de Johanin, grand chef traditionnel ayant le titre de Mweleun Nimber. Les fils du grand chef, Blaise, Iréné, François et Johanin, ont joué un grand rôle dans la préparation et l'exécution de cette cérémonie.
La description du rituel qui va suivre a été faite à partir d'un entretien oral avec Johanin :
« Le rituel comporte une partie secrète et une partie publique. La partie cachée a duré 2 semaines en 2002 mais pouvait s'étaler sur 6 mois dans le passé. Les participants doivent avoir au moins le grade de Sagran. Ils se réunissent d'abord dans un endroit tabou où personne n'a le droit de les voir. Ce lieu s'appelle "bato". Pour y entrer, les hommes doivent amener un cochon. Pendant la période de réclusion, ils apprennent le respect de la coutume et des vieux. Ils apprennent aussi des chansons et jouent d'un instrument de musique secret. Cet instrument produit un son qui est la voix de l'esprit Naluan.
Après 5 jours de réclusion, chaque homme peut aller visiter sa famille à condition de ne pas parler. Il peut alors recevoir un cochon et des ignames puis regagner le bato. Au 10ème jour, il peut aller se baigner.
Après la période de réclusion, une grande danse publique est organisée sur la place du village (nasara). La danse commence d'abord dans la forêt puis le groupe de danseurs se déplace vers le nasara en chantant. Lorsque les hommes arrivent sur la place, ils enlèvent les feuilles de cocotier qui recouvrent les sculptures de la cérémonie. Ensuite, ils plantent leurs arcs dans la terre devant la maison du Naluan pour signifier leur respect. Ils attendent alors qu'une fumée sorte du nakamal. Quand le signal apparaît, ils écoutent avec attention la voix de l'esprit Naluan.
Lorsque l'esprit a terminé son discours, les hommes retirent leurs arcs de la terre et se dirigent vers le poteau central (pal pal) du nasara. Là, ils entament une danse circulaire autour du pal pal et chantent à tour de rôle des chants en langue de Malakula et Ambrym.
A la fin de la danse, chaque homme doit payer avec des cochons le propriétaire de la cérémonie, le grand chef Mweleun Nimber. »
Cette cérémonie est originaire du sud de Malakula. Elle est d’abord arrivée à l’ouest d’Ambrym puis a été transmise de village en village jusqu’à Bogor. Johanin a sculpté un bois illustrant une légende de Lamap qui raconte l’origine du Naluan.
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(1) Lorsque James Cook débarqua au Vanuatu en 1774, le grand chef vint à sa rencontre pour “faire la coutume” avec une igname et la lui tendit en disant “am brym” (= mon igname) et James Cook crut qu’il s’agissait du nom de l’île.
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